Le petit train

5 mar

Il est malheureusement obligatoire, lorsqu’on vit un drame, de devenir, par moment, égoïste dans son deuil. On ne voit plus rien autour, on a déjà du mal à garder la tête hors de l’eau alors observer les autres devient inimaginable. On a l’impression que nous sommes seuls dans notre monde de larmes. Le temps s’est mis sur pause, il nous faut reprendre nos esprits et notre souffle. Je me souviens quelques jours après le décès de Léo, nous sommes allés acheter de la décoration et de quoi faire le petit pot après la cérémonie. Nous nous sommes retrouvés dans une grande surface entourés de personnes qui vivaient leur vie. C’était surnaturel. Ma vie s’était arrêtée et la leur continuait. Pour autant, je ne leur en ai pas voulu. Au contraire, j’avais besoin de voir que la vie était toujours là. Il ne faut pas se méprendre, on ne sait pas ce qu’il y a derrière la facette que l’on veut bien montrer au Supermarché. On a tous nos valises avec nous. On a tous nos écorchures mais voir cette agitation autour de moi me donnait de l’espoir. La vie continuait…

Je fais souvent le lien avec l’échelle des sentiments, celle que notre quotidien nous impose malgré nous. Quand on est petit, on ressent toujours mieux que les autres, on a le meilleur jouet, le meilleur chien, on a toujours plus mal que le copain, on souffre toujours plus que les autres. « Tu ne peux pas comprendre ». Puis on grandit et finalement on s’estime plus fort que les autres, moins douillets. Bref on compare toujours nos sentiments, dans un sens comme dans l’autre. Nos douleurs aussi. La vie sociale veut ça. Une sorte de compétition tantôt discrète tantôt indélicate, mais qui semble inévitable. Une sorte de repère indispensable qui peut s’avérer malsain. On oublie trop souvent qu’il y aura toujours d’autres histoires sur les marches du dessus. La douleur n’est-elle pas, justement, plus douloureuse si on s’épuise à la quantifier, à l’escalader, à la comparer ? Souffrir suffit bien largement.

Pourquoi faudrait-il se comparer ? Pourquoi faudrait-il se placer sur cette échelle ? Pourquoi faudrait-il une échelle ?

Déjà, dans un premier temps, j’aimerais remplacer cette échelle par un circuit de petit train d’enfant. Déjà, parce que c’est une bien plus jolie image et aussi parce qu’on est toutes et tous sur les mêmes rails. Parfois certains sont sur un dénivelé quand d’autres montent tout doucement les pentes et reliefs. Certains ont un lourd chargement à l’arrière du wagon quand d’autres avancent plus vite. Parfois certains déraillent quand d’autres arrivent à bon port. Les premières classes peuvent être retardées quand les secondes arrivent en avance. Et puis les rôles s’inversent, les chemins aussi. Rien est gagné d’avance, rien n’est perdu non plus. Ce petit circuit est un peu celui de la vie.

Ensuite, ce circuit est à mon sens, un circuit qui ne peut fonctionner qu’avec un champ lexical similaire. Bien évidemment, on ne pourrait mettre des mots diamétralement opposés sur un même circuit. Je fais référence au livre d’Anne-Marie Revol (« Nos Etoiles ont filé ») et au passage avec le riverain croisé dans une supérette qui ose comparer l’envol de deux petites princesses avec la perte de son téléphone portable. On ne peut pas comparer, ce qui n’est pas comparable. Et puis d’ailleurs, peut-être qu’il ne faudrait tout simplement pas chercher à comparer. Chaque drame est différent, chaque histoire est différente, chaque deuil est différent. Tout comme chacun d’entre nous voit ses propres tons de couleurs, chacun d’entre nous verra et vivra sa vie et tout ce qu’elle comporte de manière personnelle et unique.

En ce qui me concerne, sur mon circuit, mon champ lexical est celui du deuil de l’avenir : le deuil d’un enfant. Chaque wagon est bien trop rempli, à mes yeux, de parents qui se sentiront à jamais incomplets, des paranges comme on aime s’appeler.  Perdre son enfant, ces trois mots suffisent à eux seuls. Nul besoin d’échelle.

L’intensité des moments passés auprès de ceux qu’on aime surpasse leur étendue dans le temps.

Ramener notre douleur à une notion de temps, pourrait donc nous faire oublier la précieuse valeur de ces instants. Chaque parent-ange possède son propre et unique trésor de vie : ses instants magiques passés auprès de son (ses) enfant(s). Une grossesse, un accouchement, des minutes, des heures, jours, mois. Ces moments sont incomparables, inquantifiables tellement leur intensité est infinie. On ne peut pas comprendre des histoires qui ne sont pas nôtres et d’ailleurs personne ne nous le demande, mais il est possible de les écouter, de les considérer et de les pleurer, sans échelle, sans comparaison, sans compétition, car, honnêtement, qui voudrait gagner ?

Article Le Petit Train

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3 Réponses à “Le petit train”

  1. Angie 15 mars 2019 à 00:00 #

    Madame,

    Je viens de lire tous vos textes, tous sans exceptions.
    Je viens de perdre ma fille, notre fille, alors enceinte de 8 mois à cause d’ une anomalie quasi rare, un vaisseau a lâché prise dans le cordon ombilical qui a causé une hémorragie à notre enfant. Je venais de sortir de l’ hôpital 4 heures avant et j’ allais bien et elle allait bien.

    Aujourd’hui ça fait 1 mois que l’ on a appris son décès…. notre fille qui (devait) s’ appelait Charlie.

    Un enfant tellement attendu depuis 2 ans après bien des complications pour réussir à enfin attendre ce « miracle »

    Je ne suis pas très douée pour aligner des mots qui forment de jolies phrases bien tournés.

    Je suis extrêmement désolée du fond du coeur de ce qu’ il vous est arrivé à vous, votre conjoint et tout ceux qui vous entourent, sincèrement.

    Je vous ai découvert on cherchant des images des illustrations d’ une femme avec un bébé ange afin de les exposer sur mon compte Instagram et en fouinant un peu partout sur internet je suis tombée par le plus grand hazard sur votre histoire.

    Je vous écris ces quelques mots pour vous remercier de coucher votre douleur, noir sur blanc, car celle ci, aussi horrible soit elle me permets de me retrouver sur certains points, de me sentir moins seule, de me rassurer sur tout ce qui se passe dans mon corps dans ma tête, face à ce deuil.

    Merci à votre fils de vous avoir donner la force, l’ envie, d’ écrire votre ressenti même si au combien j’ aurai aimé qu’ il en soit autrement et j’ aurai préféré faire votre connaissance dans d’ autres circonstances.

    Merci vraiment.

    Je vous souhaite de tout coeur que votre douleur soit plus douce au fils du temps.
    Ce soir avant d’ allé me coucher je regarderais les étoiles, une en particulier pour Charlie et j’ aurai une pensée pour Léo.
    (Joli prénom, Léo, j’ ai une grosse boule de poils à la maison qui porte ce prénom)

    Très chaleureusement.

    Angie.

    • letoileleo 15 mars 2019 à 17:32 #

      Chère Angie,
      Merci infiniment pour votre commentaire du coeur et votre soutien très précieux.
      Je suis si navrée d’apprendre que vous êtes également une Mamange. Charlie, quel beau prénom que j’adore (mon compagnon s’appelle Charles et c’est un de ces surnoms). Nous avions d’ailleurs hésité avec ce prénom si nous avions eu une fille. Votre fille fait également partie des étoiles que je regarde le soir et qui illumine le moment du coucher, parfois si difficile.
      Je vous souhaite d’être un jour bientôt, plus apaisée dans un quotidien un peu moins douloureux. Je vous embrasse, ainsi que votre boule de poils (la nôtre s’appelle Oscar :) ) et je pense très fort à votre petite Charlie.
      Bien affectueusement. Julie.

  2. Mamandouce2.0 26 mars 2019 à 09:57 #

    C’est dit avec tellement de justesse… J’aime beaucoup cette allégorie du petit train, je trouve quelle colle à merveille.
    Plein de douces pensées.

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